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Volontariat en ONG: l’aventure ambiguë (ECLM 2006)

By 13 juin 2022juillet 24th, 2022  

Amina Yala

Introduction

Historiquement, en France, la préoccupation de solidarité a connu des fortunes diverses. Portée d’abord par l’Église, elle fut ensuite prise en charge par l’État, les corps constitués et, aujourd’hui, par les associations humanitaires.


Le tissu associatif contemporain, toujours plus dense et plus complexe, requiert d’adapter la gestion de l’aide et de ses manifestations matérielles au nombre et à la qualité tant des bénéficiaires que des donateurs et des agents d’exécution. De fait, on en est arrivé, d’une part, à la formulation de nouvelles expressions de l’aide – on parle d’«assistance » et de «solidarité» – traduisant une nouvelle conception du développement et des rapports Nord-Sud, d’autre part, à l’élaboration d’un support moderne: le monde associatif.


Si l’Église garde une part assez constante d’intervention dans le domaine caritatif, il n’en est pas de même pour l’État, successeur de l’État jacobin qui avait affirmé, dans la Constitution de 1793, que «les secours publics sont une dette sacrée…». En France, cet État tutélaire, cet État providence, étalera ses faiblesses et ses limites d’abord par comparaison aux régimes anglosaxons qui ont su très tôt libéraliser le concept et les organismes de charité, ensuite face aux défis de l’après-guerre, du tiersmondisme, des événements de Mai 68, de la crise économique des années 1970… L’impact des médias aidant, les thèmes se rapportant à la solidarité envahissent une opinion publique toujours plus informée et plus active. Celle-ci évolue sensiblement sous l’effet conjugué de la formation et de l’information. Avertis de la précarité qui touche certaines franges au sein de leur propre société et surtout de la détresse qui sévit, pour diverses
raisons, chez des populations entières du tiers-monde, des individus de plus en plus nombreux s’engagent dans le processus associatif pour essayer de combler les lacunes laissées par l’État et les organismes traditionnels, tels les syndicats, les partis politiques et les Églises.


Sous la pression d’événements internationaux particulièrement douloureux comme la famine de 1984 en Éthiopie, pression largement amplifiée par les médias occidentaux, les Français vont procéder à une mobilisation sans précédent qui ne répond pas seulement à un phénomène de mode, mais également à des considérations morales spontanées et sincères. La crise économique et son principal corollaire, le chômage, la crise politique et son pendant, la perte de confiance dans les institutions, le triomphe de l’économie libérale, l’irruption dans le discours des uns et des autres de notions plus ou moins bien définies (globalisation, mondialisation, droit d’ingérence…), tout cela concourt à forger une nouvelle conscience collective des citoyens et à donner à certains d’entre eux, notamment aux plus jeunes, l’élan mobilisateur nécessaire et suffisant à un engagement volontaire au service d’une cause, certes idéalisée, mais également traduite dans des faits. Alors, accompagnant ce mouvement, vont éclore des dizaines d’associations.


En dépit de l’évidente hétérogénéité de leurs origines, de leur nature et de leurs objectifs, ces associations, plus communément appelées ONG (Organisations non gouvernementales), sont
rassemblées dans deux grandes familles: celle du développement et celle de l’urgence. Historiquement les premières, les «ONG de développement » issues du courant tiers-mondiste des années 1960, inscrivent leur action dans la durée et le partenariat avec les populations locales. Quant aux « ONG d’urgence», elles interviennent dans des situations de crise (catastrophes naturelles et guerres en particulier) qui défraient l’actualité et sont, de fait, largement médiatisées. Mais l’opposition entre les deux types d’associations, qui paraissait fondamentale et insurmontable dans les années 1980, a fini par faire place à une approche
plus consensuelle prônant la complémentarité. En effet, les ONG se sont rapidement rendu compte que leurs querelles internes risquaient de mettre en péril leurs intérêts et d’ôter tout crédit à leurs actions.


Quoi qu’il en soit, il convient de souligner la position privilégiée occupée par ces associations, tous genres confondus, sur l’échiquier non seulement français, mais mondial, où se déroulent alternativement les initiatives d’aide au développement, de coopération avec le Sud, d’intervention humanitaire un peu
partout.


Dans ce contexte vont s’illustrer des hommes, notamment ces «French Doctors » qui vont enthousiasmer l’opinion française et occidentale. Ils feront d’innombrables émules qui offriront leurs bras, leur savoir et leur temps au sein de ces ONG, pour aller servir, dans l’immense tiers-monde, des populations qui leur sont le plus souvent totalement inconnues. Ces émules, dans le domaine de la solidarité internationale, seront désignés sous le vocable de «volontaires ».

Volontaire, bénévole, expatrié… Les termes varient selon les associations et le contexte. Dans les faits, le bénévole est, le plus souvent, celui qui travaille au siège de l’association, de manière ponctuelle, à temps partiel. Il n’est pas rémunéré et garde son statut social initial (étudiant, salarié, retraité…). Le volontaire,
quant à lui, s’engage dans des actions de solidarité presque exclusivement dans les pays du Sud. Comme le coopérant, c’est un expatrié. Il travaille donc sur le terrain, à temps plein, souvent pour une mission de longue durée (deux ans en moyenne). Il est indemnisé par l’ONG qui l’emploie et perd son statut initial. Le
«coopérant » (ou « assistant technique») a une acception plus large. S’il est quelquefois appliqué aux volontaires des ONG, il est surtout employé pour désigner les professionnels salariés, en particulier ceux du secteur public, qui sont mis par l’État français à la disposition d’un État étranger dans le cadre d’un accord de coopération bilatéral. Il peut s’agir d’experts, de techniciens salariés, voire du personnel rémunéré des ONG sur le terrain. Si tous les secteurs professionnels sont représentés, l’enseignement
et le médical restent néanmoins prédominants. Enfin, le terme «expatrié» est plutôt réservé aux professionnels du secteur privé qui travaillent en dehors de l’Hexagone. Cependant, les ONG l’emploient de plus en plus pour qualifier les volontaires et les salariés qui sont envoyés à l’étranger.


Le Répertoire 2004 des acteurs de solidarité internationale, édité par la Commission coopération développement, recense 329 associations participant à la solidarité internationale. Toutes n’envoient pas de volontaires sur le terrain. En effet, deux approches coexistent, traduisant deux conceptions différentes de la coopération internationale. D’une part, les associations qui utilisent les ressources humaines locales; d’autre part, celles qui ont recours à des expatriés, salariés ou volontaires. Ces dernières sont une soixantaine dont une vingtaine à peine sont considérées comme des institutions phares en raison de leur
dimension, de leur solidité et de leur pérennité. Les choix opérés par les ONG en matière de volontariat reflètent des approches, des pratiques et des philosophies dissemblables et appellent alors différents types de volontariat et des modes de gestion variés. Ces diverses approches théoriques et pratiques font, depuis de nombreuses années, l’objet de débats dans le milieu associatif.


Les volontaires constituent une population mal connue du grand public et souvent confondue avec d’autres catégories de personnel expatrié. Il faut, en effet, reconnaître la grande diversité des acteurs intervenant dans le champ de la coopération internationale qui, elle aussi, revêt des formes multiples: coopérants civils ou militaires de la coopération gouvernementale, fonctionnaires détachés, experts et assistants techniques des organismes internationaux, consultants des cabinets d’études,bénévoles des chantiers de jeunes, retraités bénévoles, volontaires des organisations non gouvernementales… Cette dernière catégorie, qui constitue un groupe spécifique se distinguant notamment par son engagement «libre et gratuit», comporte elle-même plusieurs sous-groupes en fonction des différents types de statuts qui les régissent: volontaires civils de courte ou de longue durée, volontaires du décret de 1995 ou hors décret ou encore volontaires internationaux en entreprise ou en administration.


Au regard de cette multitude d’appellations qui répondent à des situations et à des besoins variés, une des difficultés majeures, outre le souci de clarifier les rôles de chaque protagoniste, consiste à en évaluer le nombre. Si les volontaires relevant du décret de 1995 peuvent être facilement recensés, il n’en est
pas de même pour les volontaires «hors décret », notamment ceux qui effectuent des missions de courte durée.


Le nombre total des volontaires de longue durée recensés au titre du décret passe de 1 231 en 1979 à 2174 en 1993, dénotant une augmentation constante, pour retomber à 1557 en 1998 et tendre vers la stabilisation aujourd’hui, avec 1767 volontaires en 2003. À ceux-ci s’ajoutent environ 2000 volontaires hors décret. Toutefois, cette stabilisation quantitative n’a pas pour conséquence une stagnation qualitative. Tant par la complexité croissante des situations qu’ils affrontent, que par la nécessaire
professionnalisation des associations et enfin par la valeur toujours plus élevée de leur formation propre, les volontaires ne constituent plus un corps homogène, mais se caractérisent plutôt par la diversité, le pragmatisme et le professionnalisme.


Cette nouvelle configuration du volontariat fait débat au sein des associations. Plusieurs questions se posent: doit-on privilégier la technicité, l’efficacité, le professionnalisme, ce qui suppose à terme l’adoption d’une forme de salariat? Ou faut-il continuer à encourager l’engagement individuel et le geste «gratuit»? La réponse à cette double interrogation est tributaire de la signification exacte et de la portée précise que donneront auvolontariat et à sa mission tous ceux qui, de près ou de loin, sont concernés par son devenir. Cette discussion se prolonge dans les relations des ONG avec les pouvoirs publics, en particulier en ce qui concerne l’adoption d’un statut juridique du volontariat, ce dernier étant jusqu’ici régi par un décret jugé insuffisant par les associations. Après avoir opté pour une approche consensuelle, afin de dépasser les débats engagés entre tiers-mondistes et antitiers-mondistes ou le clivage développement/urgence, le milieu associatif est confronté aujourd’hui à d’autres choix qu’il ne pourra assumer qu’au terme d’une réflexion tant interne aux associations qu’entre celles-ci et les pouvoirs publics.


L’intérêt, même s’il reste bien timide, manifesté à l’endroit des volontaires par la presse et par les chercheurs, et la toute récente préoccupation des pouvoirs législatif et exécutif quant à leur situation actuelle et à leur avenir, auront-ils pour résultat de sortir le débat du seul contexte des associations et d’enrichir la documentation jusqu’ici étriquée qui leur est consacrée? Si la littérature abonde de travaux de toutes sortes sur la problématique du développement, les dilemmes de l’action humanitaire ou les organisations non gouvernementales, en revanche, les rares ouvrages sur le volontariat international se limitent à des récits anecdotiques ou à des compilations de données pratiques s’apparentant à de simples guides.


Si l’histoire du volontariat peut se lire à travers celle, étroitement liée, des ONG et de l’humanitaire; si la problématique de l’intérêt de l’envoi de volontaires et de leur substitution au personnel local peut être perçue grâce à celle plus globale de l’utilité et de l’efficacité des ONG, l’appréhension, en tant que telle,
de cette catégorie sociale que constituent les volontaires a très peu été étudiée. En fait, qui sont ces hommes et ces femmes qui, en bout de chaîne, sont sur le terrain? Pourquoi partent-ils? Quel sens revêt leur démarche? Comment se représentent-ils leur mission mais aussi les pays du Sud et les populations auxquelles ils souhaitent venir en aide?

Afin de répondre à ces interrogations, nous avons mené des entretiens à la fois avec des responsables associatifs et des volontaires 1. Concernant ces derniers, deux séries d’entretiens ont été réalisées. La première permet de lier connaissance avec eux, de brosser leur portrait, de recueillir leur sentiment, leur opinion, leur motivation, d’appréhender leur expérience, leur parcours depuis la décision de partir jusqu’à leur retour et leur réinsertion en France. Les personnes rencontrées ont effectué des séjours de longue durée, elles sont expérimentées et correspondent, en termes d’âge, à la moyenne des statistiques. La seconde série se centre davantage sur l’imagerie, les références, les modèles, les croyances, les motivations et la signification d’une démarche. Quelle est leur perception de la mission et du pays d’accueil? A-t-elle évolué au retour ? Quelle incidence a eu le séjour? Les interviewés sont des jeunes gens qui réalisent leur première mission, de courte durée; ils sont interrogés en deux temps, avant le départ et à leur retour. Ces entretiens ne visent pas la représentativité mais ont pour but de connaître ceux qui s’engagent dans l’humanitaire, de recueillir leur parole et de comprendre le sens qu’ils donnent à leurs pratiques.


Le monde de l’humanitaire est très varié, en termes de secteurs d’activité, de zones d’intervention, de statuts mais aussi en termes d’idéologie. Aussi, il n’est pas aisé de choisir un angle d’approche. Quel type d’ONG choisir? D’urgence ou de développement? Laïque ou confessionnelle? Faut-il privilégier une zone d’intervention? Un type d’activité ? Un profil de postes ? En fin de compte, c’est la démarche des volontaires qui a été suivie, ne privilégiant ni un type d’association, ni un pays en particulier. En effet, cette démarche consiste bien souvent à ne pas vraiment cibler une ONG au départ mais à postuler auprès de plusieurs d’entre elles afin d’accroître les chances de partir. Et par la suite, les expatriés «naviguent » assez facilement d’une association à une autre, au gré des opportunités. Il en est de même pour le choix de leur destination. Ainsi, les volontaires rencontrés proviennent-ils d’ONG aussi diverses (ACF, AFVP,
DCC, Handicap international, MDM, MSF…) que le sont les missions et les terrains d’intervention qu’ils ont connus 2. Ce qui importe avant tout ce sont les représentations qu’ils ont de ces différentes aires géographiques, de leurs populations et la manière dont ils en parlent. Tout comme la vision qu’ils ont de
leur intervention et le sens qu’ils donnent à leur démarche.


Mieux connaître les volontaires nécessite tout d’abord de dresser un état des lieux et de définir les divers types de volontariat avant de tracer leurs profils. La description des différentes étapes de leur parcours, depuis le recrutement, de plus en plus sélectif, jusqu’au retour en France, en passant par les formations
variées qui leur sont dispensées et le suivi sur le terrain, rend compte du cheminement physique et psychologique des volontaires tant sur un plan professionnel que personnel. Elle donne également à comprendre les difficultés de réinsertion auxquelles ils doivent faire face et la manière dont ils y répondent. Enfin, l’analyse de leurs discours permet de mettre au jour quelquesunes des images que les volontaires ont des pays où ils se rendent et du tiers-monde en général, le sens qu’ils donnent à leur
mission et ce qu’elle représente au plan humain.

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